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LES SAINTS DE FRANCE DU 2 AU 5

 

 

SAINTE MONÉGONDE


RECLUSE A CHARTRES, PUIS  A TOURS


570. — Pape : Jean III. — Roi de France : Chilpéric Ier.

 

 

Qui elongant se in solitudine, qui secretum inhabitant, qui in silentio requiescunt, isti sunt qui vocem turturis audiunt.

Ceux qui s’enfoncent dans la solitude et vivent dans la retraite, la paix, le silence, ceux-là entendent la voix de la tourterelle.

Hugo a S. Vict., Serm. de Assumpt. Virg.

 

 

Sainte Monégonde naquit à Chartres, ville très-célèbre pour l’ancienne dévotion que ses habitants ont portée à Notre-Dame, avant même l'Incarnation; car on croit que les Druides (c’est ainsi que les Gaulois appelaient leurs prêtres), firent ériger, bien avant la naissance du Sauveur, une statue qui portait cette inscription :virgini parituræ, c’est-à-dire, a la vierge qui enfantera. Ce fut aussi en cette ville que, pour contenter l’inclination de ses parents, notre Sainte s’engagea dans le mariage : elle eut deux filles. Mais la joie qu’elle avait de se voir mère ne fut pas de longue durée , car Dieu lui ayant enlevé ses enfants, peu de temps apres leur naissance, elle fut privée, par leur mort, de toute la consolation qu’elle avait en ce monde. L’affliction qu’elle conçut de cette perte fut si grande, qu’elle ne cessa point de pleurer jour et nuit, sans que son mari, ses amis, ni aucun de ses parents pussent apporter aucun soulagement à sa douleur; mais enfin, rentrant en elle-même, et considérant que sa tristesse était excessive et pouvait déplaire à Dieu, elle prit la généreuse résolution d’essuyer ses larmes et de dire le reste de ses jours avec Job : « Le Seigneur me les avait données, le Seigneur me les a ôtées; il a fait ce qu’il a voulu : que son saint nom soit à jamais béni ! » Ensuite, ayant obtenu de son mari la permission de mener une vie retirée, elle se renferma dans une petite cellule qu’elle fit bâtir exprès : là, ne voyant le jour que par une lucarne, elle vivait dans un détachement général de toutes les vanités du monde et de toutes les délices des sens, pour ne plus penser qu’à son Dieu, en qui seul elle voulait mettre toute son espérance. En effet, tout son temps se passait à s’entretenir avec lui et à répandre son cœur devant sa divine majesté par de ferventes prières. Elle ne s’était réservée, pour tout secours temporel, qu’une  petite fille qui avait soin de lui apporter un peu de farine d’orge avec de l’eau ; elle s’en faisait elle-même pour sa nourriture une espèce de pâte, dans laquelle elle mettait de la cendre : encore n’en mangeait-elle qu’après s’être auparavant affaiblie par de longs jeûnes.


Monégonde vivait ainsi contente dans sa retraite, lorsque Dieu, pour éprouver sa patience, permit que sa petite servante l’abandonnât : la Sainte resta ainsi cinq jours sans que personne lui apportât aucun aliment; mais, au lieu de s’en inquiéter, elle demeurait tranquille et unie à Dieu, espérant que, comme il avait autrefois envoyé la manne du ciel, et fait sortir de l’eau d’un rocher, pour nourrir son peuple dans le désert, il aurait la bonté de subvenir à sa nécessité, afin qu’elle ne fût pas contrainte de quitter sa solitude. Elle était dans ces pieuses pensées, quand elle s’aperçut qu’il tombait de la neige autour de sa cellule. C’était là tout ce qu’il lui fallait; car, étendant la main par sa fenêtre, elle en recueillit assez pour composer sa pâte ordinaire : elle passa par ce moyen encore cinq autres jours.


I1 y avait auprès de sa cellule un petit jardin, dans lequel elle se promenait quelquefois pour donner quelque relâche à son esprit, qu’elle tenait toujours appliqué à Dieu. Un jour qu’elle y était entrée pour prendre un peu l’air, une femme, qui l’aperçut, s’arrêtant à la considérer avec trop de curiosité, fut frappée à l’heure même d’aveuglement. Elle reconnut bien que ce malheur lui était arrivé en punition de sa faute : elle vint trouver la Sainte, et, lui exposant sa disgrâce, elle la conjura de lui obtenir miséricorde. Monégonde, touchée de compassion, se mit à l’heure même en prière, disant : « Malheur à moi, vile créature et pauvre pécheresse ! faut-il donc que cette femme ait perdu la vue à mon occasion ! » Cette courte prière, qui partait d’une profonde humilité, pénétra aussitôt les cieux : car Monégonde ne l’eut pas plus tôt achevée, que, faisant le signe de la croix sur cette pauvre femme, elle lui rendit la vue.

Ce miracle, qui fut suivi de quelques autres, attira bientôt à sa cellule un grand concours de personnes qui venaient implorer l’assistance de ses prières : ce qui l’obligea de penser à une autre retraite. Comme elle ne s’était enfermée que pour fuir plus sûrement les honneurs du monde et pour mener une vie cachée, se voyant exposée dans son petit ermitage aux visites des créatures, elle quitta sa patrie, sa famille, son mari et toutes ses connaissances, et se rendit auprès du tombeau du grand saint Martin, à Tours, où elle se renferma dans une autre cellule. Mais l’honneur, qui n’est pas moins opiniâtre à suivre ceux qui le fuient, qu’à s’éloigner de ceux qui en sont avides, ne la quitta jamais, ni dans son voyage, ni dans son séjour : car elle guérit partout plusieurs malades par la vertu de son oraison, qu’elle ne fondait que sur la connaissance de son indignité; ces grands miracles ne manquèrent point de faire éclater de tous côtés son éminente sainteté. La réputation en vint même jusqu’à Chartres : ce qui fit que son mari l’alla trouver à Tours, et la ramena en sa première cellule. Cependant, peu de temps après, soit que son mari fût décédé, soit qu’il y donnât son consentement, elle le quitta une seconde fois pour reprendre celle de Tours, où elle passa paisiblement le reste de ses jours dans les jeûnes, les veilles et les prières, et sans aucun commerce avec les personnes du monde. Sa charité, néanmoins, ne pouvant se renfermer dans son cœur, elle reçut en sa compagnie quelques filles pieuses qui étaient attirées à la solitude : avec elles elle faisait tous ses exercices spirituels, afin que, travaillant de concert à la pratique de la vertu, elles pussent se rendre plus agréables à Jésus- Christ.


Nous ne rapporterons pas ici en détail le grand nombre de miracles que Dieu fit par son entremise; c’est assez de dire en général qu’elle a guéri un très-grand nombre de malades avec un peu de salive; qu’elle a purifié des personnes couvertes d’ulcères, et que, par le signe de la croix, elle a délivré les énergumènes, rendu la santé aux moribonds, donné l’usage des membres aux paralytiques et celui des yeux aux aveugles. Dieu ayant ainsi récompensé dès cette vie la piété de Monégonde par le don des miracles, il l’appela à lui pour couronner encore plus amplement dans le ciel son incomparable vertu. Ses pieuses compagnes, voyant que cette dernière heure était proche, lui dirent, en fondant toutes en larmes : « Est-ce que vous nous abandonnez entièrement ? Souvenez-vous que vous êtes notre mère, et que c’est vous qui nous avez assemblées ici pour servir Dieu ; dites-nous donc à qui vous nous recommandez après votre mort, nous qui sommes vos chères filles ». — « Si la paix règne parmi vous », leur dit-elle, « et si vous continuez à travailler à votre sanctification, Dieu même sera votre protecteur, et vous aurez pour pasteur de vos âmes le grand saint Martin, évêque de votre ville. Je ne m’éloignerai pas non plus de vous; mais dès que vous m’appellerez à votre secours, je me trouverai au milieu de votre charité ». — « Les malades », reprirent les saintes filles, « ne manqueront pas de venir, selon leur habitude, demander votre bénédiction; que ferons- nous quand nous ne vous aurons plus ? voulez-vous qu’ils s’en retournent d’ici sans aucun soulagement, après y avoir reçu tant de grâces par votre entremise ? Nous vous supplions de bénir au moins un peu de sel et d’huile, afin que, les appliquant sur eux, ils ressentent toujours les effets de votre intercession ». Monégonde ne put leur refuser ce qu’elles souhaitaient, et ce fut la dernière action de sa vie; car, après cette bénédiction, elle mourut en paix, le second jour de juillet, dans le sixième siècle de l’Église. Les choses qu’elle avait bénies servirent depuis à la guérison d’une infinité de malades.


Son corps fut inhumé dans cette même cellule qu’elle avait sanctifiée par ses larmes, par ses prières et par ses pénitences, et son tombeau fut honoré de plusieurs grands miracles que saint Grégoire de Tours rapporte, et d’une partie desquels il assure avoir été témoin. Nous nous contenterons d’un seul, qui fait voir la profonde humilité de notre Sainte après sa mort même. Un aveugle se fit conduire à son sépulcre, où, après une longue prière pour obtenir sa guérison, il fut surpris du sommeil : alors sainte Monegonde lui apparut et lui dit que, sans oser se comparer aux Saints, elle lui obtenait présentement l’usage de l’un de ses yeux; mais que, pour l’autre, il devait aller au sépulcre du grand saint Martin, et qu’il y serait parfaitement guéri. En effet, l’aveugle à son réveil se trouva guéri d’un œil, et s’étant rendu promptement au tombeau de saint Martin, il y reçut l’usage de l’autre : nous voyons par là que Dieu a pour agréable que nous ayons recours à quelque Saint particulier, pour obtenir, par son moyen, le soulagement que nous demandons. Le diocèse de Tours ne possède plus de reliques de sainte Monégonde. En 1562, les protestants, maîtres de la ville, pillèrent les églises et brûlèrent les corps des Saints. Celui de sainte Monégonde, conservé à Saint-Pierre-Puellier, dans le quartier de Saint-Martin, ne fut pas épargné. Le culte de sainte Monégonde n’a pas péri dans ce diocèse. Dans l’ancien Bréviaire, on célébrait sa fête le 2 juillet, au moins comme mémoire et par la récitation d’une neuvième leçon. Depuis que l’on a adopté la liturgie romaine, cette fête, renvoyée du 2 juillet, est fixée dans le calendrier propre au 7 du même mois, sous le rite double : trois leçons sont consacrées à sa légende.


On représente sainte Monégonde : 1° recevant sa nourriture par une fenêtre de sa cellule ; 2° bénissant, sur son lit de mort, un vase d’huile et une provision de sel qui devinrent ensuite l’instrument de nombreuses guérisons.


Nous avons tiré la vie de cette illustre femme de ce qu'en rapporte saint Grégoire de Tours, en ses livres de la Vie des Pères et de la Gloire des Confesseurs : c'est à cette source qu’ont puisé Tritheme, Surius et tous les autres.

 

 

 

 

 

SAINT RAYMOND DE TOULOUSE,

CHANOINE RÉGULIER DE L'ÉGLISE SAINT-SERNIN DE CETTE VILLE

Vers 1074. — Pape : Grégoire VII. — Roi de France : Philippe Ier.

 

Solutus es ab uxore? noli quærere uxorem.

Etes-vous dégagé des liens du mariage, ne cherches point à les renouer, mais demeurez dans la continence.

I Cor., vii, 27.

 

Cet excellent homme, que nous pouvons appeler, selon le style de l’Ecriture sainte, un homme de miséricorde, dont les actions de piété ont été continuelles et n’ont pu finir qu’avec sa vie, naquit à Toulouse, capitale du Languedoc, sous le règne de Henri Ier, Pons III étant comte de Toulouse, et Roger occupant le siège de cette ville. Ses parents, illustres par leur naissance, eurent un soin particulier de son éducation, et lui imprimèrent de bonne heure l’estime et la crainte de Dieu, autant que son âge en était capable. Il donna, dès ce temps-là, des marques de l’éminente sainteté à laquelle il arriverait un jour; car, au lieu de se plaire aux jeux et aux divertissements qui sont presque toute l’occupation de l’enfance, il se donna au culte de Dieu ; sa plus grande joie était de le prier et de le visiter dans les églises. Après de brillantes études, comme il témoignait être enclin aux fonctions ecclésiastiques, on le plaça dans une communauté de jeunes clercs attachés au chapitre de la basilique de Saint Sernin ou Saint-Saturnin, qui appartenait alors aux chanoines réguliers de Saint Augustin. Il y fit quelque temps l’office de chantre, non pas comme religieux, mais comme clerc séculier. Cependant, se défiant trop de lui-même et craignant de ne pouvoir pas résister aux tentations contre la chasteté, il quitta cet emploi et se maria dans la crainte de Dieu. Il ne fit pas paraître moins de vertu et de dévotion dans ce nouvel état, que dans les précédents. Il s’y acquitta de tous les devoirs d’un véritable chrétien, rendant à Dieu et à son prochain ce que la loi de l’Évangile ordonne de leur rendre, en évitant tous les vices qui corrompent les saintes mœurs.


Son épouse étant morte par une conduite particulière de la divine Providence, qui le destinait à une vie plus parfaite, il suivit ce conseil de l’Apôtre : « Etes-vous dégagé d’une femme, n’en cherchez point d’autre, mais demeurez dans la continence ». En effet, il fît dès lors profession d’une chasteté très-parfaite ; et, pour en empêcher la perte, il commença à châtier son corps par des jeûnes, des veilles et d’autres macérations très rigoureuses, le regardant comme un rebelle qu’il fallait dompter, et comme un ennemi auquel il fallait ôter le pouvoir de le combattre et de lui nuire.


Π ne se considéra plus comme le propriétaire de ses biens, mais seulement comme l’économe et le dispensateur, et il les distribuait si libéralement aux pauvres, qu’il semblait ne les avoir reçus que pour les mettre entre leurs mains : les malades, les prisonniers et toutes sortes d’autres malheureux, avaient part à ses charités, et il n’en excluait pas même les Juifs, parce qu’il savait distinguer en eux la qualité d’hommes, qui est l’ouvrage de Dieu, et celle d’infidèles et d’opiniâtres, qui est l’ouvrage du démon et de l’esprit humain.


Sa miséricorde ne pouvant se contenter de quelques aumônes particulières, il entreprit de grandes choses pour l’utilité du public, il les mit heureusement à exécution. La première fut la fondation d’un collège pour l’entretien et l'instruction de treize pauvres clercs, en l’honneur de Notre- Seigneur et des douze Apôtres ; il en fit bâtir la maison à ses dépens, et lui donna ensuite de bons revenus, afin que ces serviteurs de Dieu, étant dégages de tous les soins de la terre, n’eussent plus d’autre sollicitude que de se rendre capables de glorifier Jésus-Christ et de procurer le salut du prochain. II se trouvait ordinairement avec eux ; et, quoiqu’il ne fût pas encore dans les Ordres sacrés, il ne laissait pas de les animer beaucoup, par ses exemples et par ses discours pleins de feu, à remplir tous les devoirs de l’état ecclésiastique Le second ouvrage, que sa charité lui fît entreprendre, fut la construction de deux ponts sur la rivière de l’Héro, près de Toulouse. On était auparavant contraint de la passer en bateau pour entrer dans cette grande ville ; et, comme il s’y élevait souvent de grandes tempêtes, les bateaux coulaient à fond et beaucoup de monde s’y perdait. Ce malheur toucha de pitié cet homme de miséricorde, qui prenait part à toutes les afflictions de son prochain ; il ne vit point d’autre remède que d’y faire construire des ponts ; et, bien que la dépense en fût fort grande pour un simple particulier, il trouva néanmoins, avec le secours de la divine Providence, qui ne manque point d’assister ceux qui mettent leur confiance en elle, plus qu’il ne fallait pour y satisfaire. Les deux ponts furent donc construits, et l’on peut dire que, par ce moyen, il donna la vie à autant de personnes que cette commodité publique en préserva du naufrage. Enfin, sa ferveur ne trouvant rien d’impossible, il forma le dessein de faire rebâtir à neuf, et avec plus de magnificence et de splendeur, la basilique de Saint- Sernin, qui tombait de vétusté. Il employa treize ans à cet ouvrage, fournissant l’argent nécessaire pour une si grande entreprise, veillant à la belle disposition de l’édifice, et sollicitant les ouvriers d’y mettre toute leur industrie, parce que ce n’était pas une maison profane qu’ils bâtissaient, mais la maison de Dieu.


Ce n’était pas encore assez de consacrer ses biens au service de Jésus- Christ et à l’utilité du prochain : il fallait, pour son entière satisfaction, qu’il fit aussi un parfait sacrifice de lui-même, en embrassant la vie religieuse. Lorsque cette église de Saint Sernin fut presque achevée, il demanda d’être admis au nombre des chanoines réguliers qui la desservaient. Son mérite était trop grand, et ses bienfaits envers cette maison trop considérables pour n’y être pas reçu. II prit l’habit, fit son noviciat, et prononça ses vœux avec une ferveur peu commune, qui donna de l’admiration à tous ceux qui en furent témoins. Lorsqu’il fut profès, il fît une nouvelle entreprise beaucoup plus noble et plus agréable à Notre-Seigneur que toutes celles qu’il avait faites étant dans le monde; ce fut de travailler à la réforme de cette communauté régulière, qui était extrêmement déchue de son ancienne splendeur, et ne gardait presque plus rien des observances régulières. Son exemple servit beaucoup à ce dessein ; car sa vie était une leçon continuelle de silence, de modestie, de mortification, d’assiduité à l’oraison , de révérence dans le chant des psaumes et dans la célébration des divins offices, et de détachement de toutes les choses de la terre ; mais il y contribua encore beaucoup par ses remontrances, par ses prières et par mille autres pieuses industries dont il se servit pour gagner le cœur des autres religieux, et les porter ainsi à l’accomplissement des devoirs de leur profession. La bonne odeur de cette maison, renouvelée par ses soins, fit que plusieurs personnes quittèrent le monde et renoncèrent aux vanités du siècle pour se ranger sous le joug de Jésus-Christ, dans une si sainte école ; de sorte que, s’il avait eu l’honneur d’être le restaurateur de l’édifice matériel de Saint Sernin de Toulouse, on peut dire qu’il eut aussi la gloire d’en rétablir l’édifice spirituel, en rendant cette abbaye une des plus réglées et des plus florissantes qu’il y eut en France.


Enfin, lorsqu’il y eut vécu quelques années dans une grande réputation de sainteté, Dieu récompensa ses aumônes, ses austérités et son zèle pour le salut des âmes, par une heureuse mort qui servit de passage à une plus heureuse éternité, le 3 juillet de l’année 1073 ou 1074. Chose admirable ! cet excellent religieux, qui avait si bien mérité de ses confrères, et qui était comme le second fondateur de l’abbaye, se jugea néanmoins indigne d’y être enterré. Il pria donc, avec instance, qu’on l’enterrât avec les pauvres clercs qu’il avait fondés, et dont nous avons déjà parlé. C’était ôter à sa maison un grand trésor et un gage plus précieux que toutes les richesses du monde ; mais on n’osa pas lui refuser sa demande. Ainsi il fut déposé dans un tombeau de pierre qu’il s’était fait creuser auprès du collège de ces treize clercs. Dieu a depuis illustré ce sépulcre par un grand nombre de miracles : les possédés y ont été délivrés, les aveugles, les estropiés, toutes sortes d’infirmes guéris.

Nous avons tiré cette vie des leçons de son office, qui sont au Bréviaire de Sainte-Geneviève de Paris. ·— Cf. Histoire générale de l'Eglise de Toulouse, par l'abbé Salvan.

 

 

 

 

 

 

 

SAINTE BERTHE, VEUVE


FONDATRICE ET ABBESSE DE BLANGY, EN ARTOIS


723. — Pape : Grégoire II. — Roi de France : Thierry II

 

Vous tous qui souffrez et qui êtes dans la peine, souvenez-vous que Dieu châtie ceux qu’il aime. Réjouissez-vous lorsqu’il vous éprouve par les pertes et les disgrâces de la vie présente. Tournez vos regards vers les biens à venir.

Saint Jérôme.

Si la noblesse du sang pouvait ajouter quelque chose à la sainteté, la bienheureuse Berthe, plus que toute autre sainte, aurait un double droit à nos hommages, puisque dans ses veines coula tout à la fois le sang des rois et des héros. Mais la religion, méprisant toutes ces vaines distinctions, n’a placé Berthe sur nos autels qu’afin de nous offrir en elle un modèle accompli des vertus héroïques qu’elle a pratiquées, vertus que la terre honore, et que le Ciel a récompensées par l’immortalité bienheureuse..


Rigobert, comte du palais sous Clovis II, après avoir taillé en pièces les hordes de Huns qui, dans le vii° siècle, envahirent la Picardie et la Morinie, s’acquit, par cette brillante expédition, toute la confiance de son souverain. Peu après le mariage de Clovis, Rigobert, séduit par la beauté et les vertus d’Ursanne, fille d’Ercombert, roi de Kent, demanda et obtint la main de cette princesse, et les deux nobles époux vinrent se fixer au château de Blangy, que Clovis avait donné à Rigobert, avec plusieurs terres du Ternois qui en dépendaient, pour le récompenser de ses valeureux services. Là, aussi unis par les liens de la piété que par ceux du mariage, ils obtinrent du ciel, en 644, une fille qu’ils nommèrent Berthe, c’est-à-dire Brillante, Lumineuse, doux présage de la splendeur et de l’éclat que ses vertus devaient répandre dans l’Église !


Ursanne ne voulut point confier à des mains étrangères le précieux trésor commis à sa garde, et en nourrissant la petite Berthe, elle lui fît sucer avec le lait la piété et la vertu. Aussi, cette tendre plante, élevée pour le ciel par une si sainte mère, donna-t-elle dès l’enfance ces fruits de vertus dont l’Esprit-Saint se plaît à enrichir les âmes innocentes. La beauté morale de Berthe était en si parfaite harmonie avec les grâces pudiques répandues sur toute sa personne, qu’on ne pouvait la voir sans l’aimer ; aussi la proclamait-on la jeune fille la plus aimable et la plus belle de son siècle.


Sous les yeux d’une si sage mère, véritable femme chrétienne, Berthe fit de rapides progrès dans la science des Saints et dans les sciences humaines. La vivacité de son esprit et l’élévation de son intelligence la rendirent supérieure aux personnes de son sexe et de son âge ; mais Berthe apprécia de bonne heure les choses d’ici-bas à leur juste valeur. Elle résolut de se consacrer à Dieu, dont les perfections infinies la ravissaient d’un si délicieux amour. Elle n’avait pas de plaisir plus grand que celui de s’entretenir dans l’oraison avec son céleste Bien-Aimé.


Ursanne était trop parfaitement mère chrétienne pour ignorer que l’exemple est la leçon la plus efficace ; aussi Berthe l'accompagnait dans toutes ses œuvres de charité. Avec Berthe elle visitait le pauvre, le malade, le prisonnier ; avec Berthe elle allait au pied des autels se délasser des travaux du jour et remercier Dieu des bénédictions répandues sur sa famille. Sous les yeux vigilants de sa mère, elle se formait aussi aux vertus de son sexe, et faisait présager qu’après avoir été l’exemple des filles chrétiennes, elle offrirait aux personnes mariées un modèle parfait de la femme telle que le christianisme sait en donner au monde.


Berthe voulut ensevelir dans l’obscurité de la maison paternelle toutes les qualités dont elle était ornée ; mais elles étaient trop brillantes pour rester ignorées. Aussi, bientôt le bruit s’en répandit-il jusqu’à la cour de France. Sigefroy, jeune seigneur de la noble ligne des rois, et cousin-germain de Clovis, séduit par tout ce qu’on racontait de merveilleux de la jeune comtesse de Blangy, la demanda en mariage. Sa demande fut acceptée, et il obtint, avec la main de Berthe, la terre et le château de Blangy, ainsi que de grandes propriétés dans le Ternois.


Berthe, après avoir été le modèle des jeunes filles, montra, dans son nouvel état, à quel degré de perfection une femme peut parvenir dans l’état du mariage, quand elle l’envisage au point de vue chrétien. Occupée tout entière du soin de plaire à son mari, elle parvint, par ses douces vertus, à lui faire partager ses pieux sentiments. Sigefroy, d’un caractère naturellement indécis, n’hésita plus à se donner tout à fait à Dieu, et tous deux n’eurent plus qu’un cœur et qu’une âme pour marcher avec la même ardeur dans le sentier de la perfection. Dieu bénit leur union en leur accordant cinq filles : Gertrude, Déotile, Emma, Gise et Geste; ces deux dernières moururent fort jeunes, et les trois autres, élevées par leur mère, répondirent par leurs vertus aux soins d’une si sainte institutrice.


Après vingt ans passés dans l’union la plus douce, Dieu appela à lui Sige- froy. Ce noble fils des ducs de Douai, plein de vertus et de mérites, précéda Berthe dans le ciel, en 672, et du séjour bienheureux, veilla avec amour sur l’épouse et les filles qu’il laissait sur la terre.

Berthe, dont la religion avait épuré, mais non pas éteint les sentiments de la nature, pleura avec amertume l’époux que le ciel lui enlevait, et le fit inhumer à Blangy, près de l’église, avec tous les honneurs dus à son rang et à ses vertus.


Libre désormais de toute entrave terrestre, elle se résout alors à se consacrer entièrement à Dieu dans la vie monastique, et commence à mettre son projet à exécution. Elle renonce à tous les intérêts de la terre avec le même zèle qu’avait montré sainte Rictrude, sa belle-sœur, qui dirigeait alors avec tant de succès le monastère de Marchiennes. Elle implore avec larmes les lumières de l’Esprit-Saint, et croyant connaître, par la pureté du motif qui l’anime, que telle est la volonté de Dieu, elle se dispose à suivre l’impulsion divine. Elle choisit dans sa terre de Blangy un endroit propre à construire un monastère; elle en fait le vœu, et met aussitôt la main à l’œuvre.


A environ un quart de lieue est de l’abbaye qui fut depuis érigée, elle fait bâtir auprès de la Ternoise une église et des cellules dont on voyait encore, du temps du père Malbrancq, les fondations anciennes et une chapelle de la sainte Vierge. Le sanctuaire seul restait à construire, quand Berthe, voulant dire un dernier adieu à sainte Rictrude et la consulter sur la mise à exécution de son projet, lui donna rendez-vous à Quiéry, l’une de ses terres, où les deux Saintes se rencontrèrent.


Berthe et Rictrude, après les premiers épanchements de joie, allèrent à l’église remercier Dieu de cette faveur ; puis elles s’entretinrent de tout ce qui s’était passé depuis leur dernière entrevue, et répandirent des larmes au souvenir des deux vertueux époux que Dieu avait appelés à lui. Berthe déclara alors à Rictrude la résolution qu’elle avait prise d’embrasser la vie religieuse, et lui parla de l’emploi qu’elle avait fait d’une partie de ses grands biens. Mais tout à coup son visage pâlit, la parole expire sur ses lèvres, et un tremblement s’empare de tous ses membres. — « Qu’avez- vous, ma sœur bien-aimée?» lui dit Rictrude, alarmée de ce changement subit, « qu’avez-vous? » — « Rien », répond Berthe, dont le visage se rassérène, « rien ; mais il me semble avoir entendu un bruit pareil à celui d’un édifice qui s’écroule. Je ne sais quel pressentiment me fait croire que Dieu m’envoie encore une nouvelle épreuve. Qu’il soit béni ! Toutes ses vues, bien que cachées à notre pénétration, sont souverainement adorables ».


En effet, lorsqu’elle se préparait à retourner à Blangy, on vint lui annoncer que son monastère venait de s’écrouler entièrement. Berthe, à cette nouvelle, surmontant les sentiments de la nature, se soumit sans murmure à cet événement fâcheux, et ne s’affligea que du retard qu’il apportait à son dessein de s’ensevelir dans la retraite. « Ma bonne sœur », lui dit Rictrude, « Dieu veut peut-être vous faire connaître par là que ce n’est point en ce lieu qu’il veut que vous bâtissiez un monastère ». — « Oui, ma chère Rictrude, je vois, par l’impression pénible que j’ai ressentie, que je ne suis pas encore assez détachée de la terre, et Dieu veut par là m’apprendre à me renoncer moi-même jusque dans ce qui regarde son service. Mais comment savoir qu’il veut que je bâtisse un autre monastère? Comment connaître le lieu qui lui agréera ? Ah ! ma sœur, que toute votre maison prie avec moi, et le ciel nous dévoilera sa volonté ».


Toute la communauté se mit en prières pendant trois jours, et pendant ce temps observa un jeûne rigoureux. La nuit du troisième jour, un ange montra à Berthe, au milieu d’une verte prairie arrosée par la Ternoise, et dépendante du château de Blangy, l’endroit où le monastère devait être construit. Une douce rosée couvrait l’herbe touffue, et un ange, dessinant une croix latine, désigna la place où devaient être construits l’église et le monastère.


De retour à Blangy, Berthe s’empressa d’aller visiter le lieu que lui avait indiqué la céleste vision ; elle y vit quatre pierres disposées de manière que deux marquaient quelle devait être la longueur de l’édifice, et deux autres la largeur. Berthe, bénissant le Seigneur qui lui manifestait si visiblement sa volonté, fit faire sur-le-champ de nouvelles constructions. Elle employa les architectes les plus habiles : l’église et le monastère furent bâtis avec une telle somptuosité, qu’ils excitèrent l’admiration générale; car il n’y en avait point en Artois qui pussent leur être comparés.


Au bout de deux ans tous les travaux furent terminés. Berthe en fit faire la consécration d’une manière extrêmement solennelle. Ravenger, évêque de Therouanne, dans le diocèse duquel Blangy était alors situé, vint en faire la dédicace; l’archevêque de Rouen, les évêques de Paris, de Meaux, de Noyon, de Tournai, de Cambrai et d’Arras, et un grand nombre d’abbés, s’y trouvèrent, ainsi que plusieurs seigneurs de la cour, par considération pour Berthe, proche parente du roi. L’église fut dédiée à la Mère de Dieu, le 5 des ides de janvier 682.

 

Après que la consécration de l’église fut achevée, Berthe se présenta devant l’autel ; là, en présence de tous les assistants édifiés par un pareil spectacle, animée de la foi la plus vive, elle fit à Dieu la consécration de sa personne, et reçut le voile des mains de Ravenger. Pour mieux se détacher de tout, elle donna en toute propriété sa terre de Blangy et ses dépendances au nouveau monastère. Mais, que ne peut la force de l’exemple ! Gertrude et Déotile, filles de Berthe, pénétrées du sacrifice que venait d’accomplir leur sainte mère, ne voulant pas la laisser marcher seule dans le chemin de la perfection, renoncèrent dès ce jour même à tout ce que le monde, leur rang et leur beauté pouvaient leur offrir de séduisant, et la même main qui avait béni la mère posa sur la tête des filles le voile des épouses de Jésus-Christ.


Cette sainte et mémorable journée laissa dans le cœur des assistants une impression profonde, et tous furent remplis d’admiration du rare spectacle dont ils venaient d’être témoins.


En peu de temps la Morinie vit s’élever, là où on n’apercevait qu’un terrain marécageux, trois monastères sous l’invocation de la Mère de Dieu. Cette contrée, récemment sortie des ténèbres de l’idolâtrie, se peupla d’une foule de saintes vierges et de pieux cénobites dont la vie tenait plus des anges que des hommes ; leurs exemples implantaient dans le cœur des Morins une foi vive et tendre, et leur attiraient les bénédictions du ciel.


Retirée dans son monastère dont elle fut nommée abbesse, Berthe ne vivait plus que pour le ciel. Appliquée sans relâche aux devoirs de sa charge, elle veillait avec assiduité à faire observer la règle dans toute sa pureté. La prière, le travail, le chant des psaumes se succédaient alternativement, et la sainte abbesse était la première à donner à ses religieuses l’exemple de la plus grande régularité. Autant elle était au-dessus de ses saintes filles par l’éclat de sa naissance et du rang qu’elle avait tenu dans le monde, autant elle les surpassait par l’éclat de toutes les vertus religieuses.


Gertrude et Déotile, heureuses de la part qu’elles avaient choisie, bénissaient chaque jour le ciel de la grâce toute spéciale qu’il leur avait faite, et n’accordaient aucun regret à ce monde, dont elles n’avaient fait qu’entrevoir les brillantes séductions. Quant à Emma, la dernière des filles de Berthe, elle vivait dans le monastère sans être soumise à la Règle ; car sa mère, aussi prudente que vertueuse, ne lui trouvant pas les dispositions suffisantes pour s’engager par des vœux irrévocables, n’avait pas permis qu’elle en prononçât.


Tandis que Berthe défiait le monde de troubler son repos, le démon, jaloux de cette vie angélique, lui suscita une persécution aussi étrange qu’inattendue, laquelle mit sa tendresse maternelle à une bien cruelle épreuve, mais dont elle sortit victorieuse par le secours du Tout-Puissant.


Ruodgaire, jeune seigneur de la cour de Thierry, devint éperdûment épris de Gertrude qu’il avait vue à Blangy, et il résolut de l’épouser à quelque prix que ce fût. Il fit agréer son projet au roi, et, accompagné d’une nombreuse escorte, il alla trouver Berthe. Il lui déclara l’intention où il était d’épouser Gertrude, et l’autorisation royale qu’il en avait reçue. Berthe reste interdite, et lui dit que sa demande est tout à fait intempestive, puisque sa fille, comme épouse de Jésus-Christ, est engagée dans des liens irrévocables.


Ruodgaire essaie alors de lever l’obstacle en lui disant qu’il a consulté à ce sujet les hommes les plus éclairés, et qu’il n’agit que d’après leurs décisions. « Depuis longtemps », ajoute-t-il, « j’aime Gertrude ; sa trop grande jeunesse seule a mis obstacle à mon projet; mais, à présent, rien ne peut  empêcher qu’elle devienne mon épouse, et il est de votre intérêt d’y consentir, car je jouis d’une grande faveur à la cour, et à ma sollicitation rien ne vous sera refusé pour votre monastère ». Berthe lui fait inutilement toutes les observations nécessaires ; il n’en persiste pas moins à vouloir la main de Gertrude.


Le saisissement s’empare alors de Berthe. Que faire, elle, pauvre femme, contre un jeune homme ardent, impétueux? Elle n’hésite pas, elle élève son âme vers le Dieu de toute consolation, vers celui qui sait donner tant de force et d’amour aux mères, et le conjure de ne point souffrir que Gertrude appartienne à un autre qu’à lui. Elle se rend ensuite auprès de sa fille, l’informe de ce qui se passe, et la conjure de ne point violer les saints engagements qu’elle a contractés. Plus tranquille alors, et se sentant forte de la protection du ciel, elle réunit toute la communauté dans l’église pour y chanter les louanges de Dieu, et ordonne à Gertrude d’embrasser le côté droit de l’autel et de s’y tenir attachée, puis elle fait ouvrir les portes de l’église. Comme le tigre s’élance sur sa proie, assuré qu’elle ne lui échappera pas, Ruodgaire s’élance dans l’église avec sa nombreuse escorte, déterminé à enlever Gertrude malgré la sainteté du lieu. Mais il ignorait toute la force que donne à une âme chrétienne la confiance en Dieu, et ce qu’a d’imposant une mère qui défend sa fille. « Approche », lui dit Berthe, « approche, et regarde l’épouse de Jésus-Christ. Elle est là, sans défense humaine, mais forte de la protection de son Dieu. Arrache-la, si tu l’oses, de celui à qui elle a donné son cœur et qu’elle a choisi pour son unique héritage. Ose lui faire violer les serments qu’elle a jurés aux pieds des autels; mais tremble que le Dieu dont tu veux te faire le rival ne te fasse sentir le poids de sa vengeance ; car il est le Dieu jaloux et n’abandonne point ceux qui ont mis en lui leur confiance et qui l’invoquent dans leur détresse ».


Ruodgaire n’ose poursuivre ses criminels projets; il n’ose avancer vers l’autel, une force supérieure le retient comme immobile à l’entrée du sanctuaire ; il jette sur Berthe des regards foudroyants, renonce à enlever sa proie, et la rage dans le cœur et l’imprécation à la bouche, il sort en menaçant Berthe de la perdre sans retour.


La sainte abbesse, délivrée d’un danger aussi éminent, rend grâces à Dieu d’une protection aussi visible, et dispose son âme à supporter les suites de la vengeance de son ennemi. Elle ne tarda pas à se faire sentir.


La calomnie, ressource ordinaire des lâches et des méchants, fut l’arme dont il se servit pour tourmenter notre Sainte. Il l’accusa auprès de Thierry de conspirer contre le royaume, de s’être établie dans le pays des Morins pour y entretenir des relations avec les princes de la Grande-Bretagne ; il insinua même que le château et le monastère de Blangy faciliteraient la descente des ennemis sur les côtes de la province, si le roi ne s’assurait de la personne de Berthe. Une calomnie aussi atroce et aussi dénuée de fondement ne trouva pas de créance. Néanmoins, Thierry crut devoir faire comparaître Berthe devant lui pour rendre compte de sa conduite, attendu qu'il s’agissait d’un délit grave, sur lequel il fallait qu’elle se justifiât.


Berthe partit pour la cour dans un équipage convenable à sa naissance et au rang élevé qu’avait occupé son mari. Mais le vindicatif Ruodgaire, prévenu de l’arrivée de la noble comtesse, alla au-devant d’elle ; après avoir exhalé tout ce que la haine et la vengeance ont de plus atroce, il lui arracha toutes les marques de sa dignité, la força de descendre de son équipage, etla fit monter, par une lâche dérision, sur un mauvais cheval. Berthe souffrit ce sanglant affront avec toute la patience d’une chrétienne, épouse du Cru cifié. Elle s’acheminait tranquillement vers le palais sur sa triste monture, quand elle fut rencontrée par Ridulphe, seigneur de la cour, homme fort religieux et plein de vénération pour Berthe, dont il respectait le haut rang et l’éminente vertu. Rempli d’indignation contre Ruodgaire, il l’aborde, lui adresse les plus vifs reproches, et il exige, au nom du roi dont il partageait également la faveur, qu’il rende à la comtesse de Blangy son équipage, et accompagne lui-même la Sainte à la cour.


Ruodgaire, dont la rage ne connaissait plus de bornes, les y avait précédés, et, plus animé contre elle que jamais, s’apprêtait à soutenir ses infâmes accusations.


Mais Dieu ne permettra pas que l’innocence succombe sous la calomnie. Comme il est le Dieu de toute bonté pour ses serviteurs bien-aimés, il est aussi le Dieu des vengeances contre ceux qui les oppriment, et Ruodgaire l’éprouva. Dans le moment où la Sainte paraît devant Thierry, Ruodgaire lance sur elle des regards farouches et pleins de mépris ; mais à l’instant même il est frappé de cécité, et ses yeux sortent de leur orbite. Toute la cour et la Sainte même sont effrayées d’un châtiment si subit et si terrible. Thierry, par un mouvement involontaire, se précipite aux genoux de Berthe, lui demande pardon de sa trop grande crédulité, et la supplie de pardonner au coupable. Berthe, qui avait appris de son Sauveur à oublier les offenses, fait appeler Ruodgaire, lui assure qu’elle n’a contre lui aucun ressentiment, l’exhorte au repentir, et levant les yeux au ciel, elle supplie le Seigneur qui l’avait vengée, de pardonner à Ruodgaire. Sa prière est exaucée, et, par un second miracle, le coupable recouvre la vue sur-le-champ. Thierry, plein de vénération pour Berthe, lui accorda de grands privilèges pour son monastère, et lui fit des présents considérables. La Sainte quitta la cour en bénissant Dieu de la manière éclatante dont il l’avait protégée, et revint à Blangy retrouver, dans sa solitude et auprès de ses chères filles, sa tranquillité première, un instant troublée par la malice de l’ennemi du salut.


Elle s’occupa plus que jamais de consolider son monastère; elle fit construire plusieurs églises dans les différents fiefs dépendant de Blangy, afin de propager autant qu’il était en elle la gloire de Dieu, dans un pays depuis peu conquis sur l’idolâtrie. Après avoir exercé pendant neuf ans les fonctions d'abbesse avec sagesse et succès, et y avoir établi la Règle de Saint- Benoît dans toute sa pureté, elle songea à se démettre de sa charge afin de travailler exclusivement à sa propre perfection. Elle implora pendant longtemps les lumières divines pour être éclairée sur le choix d’une supérieure capable de continuer l’œuvre qu’elle avait commencée. Après y avoir mûrement pensé, elle crut trouver en Déotile, sa seconde fille, les qualités requises pour remplir dignement de si saintes fonctions. Telle était l’humilité qu’elle avait inspirée aux saintes filles qu’elle dirigeait, que Gertrude, quoique l’aînée, déféra sans balancer et avec joie à la décision de sa mère, et reconnut sa sœur cadette pour supérieure.


Ravenger, évêque de Thérouanne, ratifia le choix de Berthe et vint donner à Déotile la bénédiction abbatiale. Déotile justifia le choix de Berthe et gouverna l’abbaye pendant dix-neuf ans avec une sagesse admirable.


Berthe, déchargée de toute occupation temporelle, se retira dans un endroit séparé de la communauté, et ne voulut plus vivre que pour le ciel. Elle ne conversait plus qu’avec Dieu, et parvint à un degré sublime d’oraison. Mais l’amour divin, débordant pour ainsi dire de son âme, avait besoin de se répandre afin de l’allumer dans le cœur des autres ; c’est pourquoi elle fit pratiquer une ouverture qui donnait dans la salle capitulaire de la  communauté ; c’est de là qu’elle adressait à ses chères filles des exhortations si touchantes, qu’après l’avoir entendue, elles se sentaient comme embrasées du feu céleste et protestaient avec plus de ferveur de leur amour pour le Dieu qui sait répandre tant de suavité dans l’âme qui se donne entièrement à lui.


Les perles formées dans les mers orageuses, sont, dit-on, les plus belles et les plus parfaites, ainsi la vertu éprouvée par l’adversité est aussi celle qui a le plus de prix aux yeux de Dieu. Comme il voulait faire parvenir Berthe à une sainteté éminente, il permit que la paix dont elle jouissait fût troublée encore une fois dans ses affections les plus chères.


Ainsi que nous l’avons vu, notre Sainte n’avait pas voulu qu’Emma, sa troisième fille, prît le voile et s’engageât dans la vie monastique. Cette jeune comtesse s’édifiait des exemples qu’elle avait sous les yeux, et attendait sous l’aile de sa mère que la Providence disposât de son sort. Héritière de tous les titres de son illustre famille, elle ne pouvait aspirer qu’à un parti princier, ce qui arriva. Swaradin ou Sward, prince anglo-saxon, après son retour d’un pèlerinage à Rome, visita le roi Thierry, et profita des bontés qu’il lui témoignait pour lui demander la main d’Emma. Thierry y consentit avec plaisir, et donna pleins pouvoirs pour que le mariage se conclût de concert avec sainte Berthe. Celle-ci accueillit froidement la demande, peut-être avait-elle un pressentiment de l’avenir. Après avoir sondé et connu les dispositions d’Emma, elle donna son consentement, et le mariage se fit avec une pompe toute royale. Les acclamations de joie saluèrent l’arrivée de la jeune princesse en Angleterre ; mais Emma, loin d’être aussi heureuse qu’on pouvait le croire, était toute préoccupée de sinistres pressentiments. Sa séparation d’avec sa mère avait été fort douloureuse, et, à peine arrivée dans la Grande-Bretagne, elle regretta avec amertume l’abbaye de Blangy. Confiante en Dieu, et formée à l’école de sa mère, Emma prit soin d’inspirer la piété à la cour et d’y vivre en chrétienne. Mais le démon, qui avait troublé la tranquillité de Berthe et qui l’avait attaquée par l’arme impure de la calomnie, se déchaîna aussi contre l’innocente Emma qui devint la victime de la jalousie la plus infâme. Une dame de la cour, nommée Théïde, jalouse de l’ascendant qu’Emma prenait sur son époux, et concevant les projets les plus affreux, sut d’abord répandre des soupçons dans l’esprit de Swaradin ; puis, par de faux rapports, elle l’indisposa tellement contre Emma, qu’il la répudia et lui substitua Théïde. Non-seulement Emma fut privée de tous les honneurs attachés à son titre d’épouse et de reine, mais elle se vit encore traitée en vile esclave et employée aux fonctions les plus abjectes du palais.


Digne fille de Berthe, elle ne murmura point contre la Providence qui lui envoyait une croix si cruelle à supporter, et elle n’opposa qu’une patience héroïque à tous les mauvais traitements qu’on lui faisait subir. Mais la plus sublime vertu n’empêche point de ressentir les impressions de la nature. Elle souffrait d’autant plus qu’elle n’avait personne à qui confier ses peines amères ; car Swaradin, par l’instigation de Théïde, avait pris les précautions les plus sévères pour que sa malheureuse victime n’instruisît pas sa mère de la persécution qu’elle endurait, et il lui fut impossible de faire parvenir aucun message en France.


Cependant Berthe, ne recevant point de nouvelles de sa chère fille, et par un pressentiment dont elle ne pouvait se défendre, envoya un homme en qui elle avait toute confiance pour savoir la raison d’un silence aussi prolongé. Celui-ci, sous un déguisement, arriva au palais, et quel fut son étonnement lorsqu’il aperçut cette Emma qu’il avait vue si belle à Blangy, pâle, triste, et couverte d’indignes vêtements, remplir aux abords du palais les fonctions d’une esclave! « Quoi! madame », s’écria-t-il douloureusement, « quoi ! vous réduite à un pareil emploi !... » — « Hélas! » répondit Emma, « parlez bas, car je suis observée de si près que je ne puis m’expliquer librement. Allez dire à ma mère que vous avez vu Emma répudiée, traitée en esclave, et remplacée par une femme dépravée, et que, tout en me soumettant à la volonté de Dieu, je n’aspire qu’à revoir Blangy ».


A la nouvelle du triste état où se trouvait sa fille, Berthe n’eut plus de repos qu’elle ne l’eût fait revenir auprès d’elle. Après les premiers mouvements échappés à la nature et à la tendresse maternelle, elle adora les desseins de la Providence et s’y soumit sans chercher à en pénétrer les secrets. Elle écrivit ensuite à plusieurs seigneurs de la cour dont elle connaissait le crédit auprès de Thierry, pour obtenir par leur intermédiaire qu’Emma revînt en France ; aucun ne lui refusa son appui. Ils partirent et arrivèrent en Angleterre.


Swaradin était tellement absorbé par sa criminelle passion, qu’il consentit facilement à rendre Emma à sa mère. Quelle joie pour cette malheureuse jeune femme de quitter cette terre inhospitalière et de revoir sa mère bien-aimée, et l’abbaye où elle avait passé une vie si douce et si pure ! Les murs de Blangy lui apparaissaient comme le port du salut ; mais, hélas! elle ne devait pas les revoir, elle portait la mort dans son sein. Saisie d’une fièvre violente, sa fin parut inévitable et prochaine. En vain les matelots redoublèrent-ils d’efforts pour arriver sur le sol de France, la mort avait saisi sa proie, et la bienheureuse Emma expira en murmurant le nom de Dieu et celui de Berthe.


Arrivés à Quantovic, aujourd’hui, selon la plus commune opinion, la baie d’Etaples, les députés firent annoncer à Berthe la triste nouvelle de la mort d’Emma. Comment peindre la douleur de cette mère condamnée à ne voir que les restes inanimés de sa fille? Elle offrit à Dieu ce sacrifice si cruel à son cœur, et, pour soulager sa douleur, elle voulut rendre à ces tristes et chères dépouilles tous les honneurs dus à son nom, à son titre de reine et aux vertus qu’elle avait si héroïquement pratiquées. Elle obtint de l’évêque de Thérouanne la permission de sortir du monastère avec la communauté pour aller au-devant du cortège funèbre, et elle attendit jusqu’à l’endroit qu’on nomme le Grand-Pré, situé près d’Hesdin, à un quart de lieue de l’abbaye.


Ce fut là que s’arrêtèrent les seigneurs qui s’étaient chargés de ramener le corps de la sainte princesse ; ce fut là que Berthe voulut avoir la douloureuse satisfaction de voir une dernière fois sa fille. « O ma fille, mon Emma ! » s’écria-t-elle en éclatant en sanglots quand le cercueil fut ouvert, « mes yeux vous voient, mais les vôtres ne sauraient voir votre mère désolée!» Emma avait toujours témoigné le plus vif désir de revoir sa mère; Dieu, qui ne lui avait pas accordé cette faveur à ses derniers moments, permit qu’alors ses yeux se rouvrissent. A la vue de tous les assistants étonnés, elle regarda tendrement sa mère, après quoi la mort reprit son empire, et ils se refermèrent à tout jamais. Le convoi reprit sa marche qui alors devint triomphale, car des chants de louanges et d’actions de grâces se firent aussitôt entendre dans les airs. Le corps d’Emma fut déposé dans le monastère. Une chapelle fut érigée à l’endroit même où le miracle avait eu lieu ; elle est toujours fréquentée par un grand nombre de pèlerins, ainsi qu’une fontaine voisine où les pieux fidèles vont se désaltérer et ensuite emplir des  bouteilles de cette eau qui, selon la tradition populaire, se conserve plusieurs années sans se corrompre.


La douleur que ressentit sainte Berthe de la mort de sa fille s’effaça peu à peu, assurée qu’elle était du bonheur éternel d’Emma qui, pendant les rudes épreuves qu’elle avait subies, montra toujours une patience inaltérable et une résignation sublime à la volonté de Dieu. Toutes les pensées de Berthe se tournèrent vers le ciel, et, pendant ses dernières années, elle vécut plus que jamais de la vie des anges; chaque battement de son cœur était un élan d’amour pour la patrie céleste. Elle pouvait dire avec le roi Prophète : « Qu’ai-je à désirer, sinon vous, ô mon Dieu ! Mon cœur vous parle, mes yeux vous cherchent ! Hélas ! que mon exil est long ! »


Enfin il arriva ce jour tant désiré où la fidèle servante de Jésus-Christ entra dans la maison de son Seigneur. Elle fut atteinte d’une fièvre en apparence fort légère, mais qu’elle prévit devoir la conduire au tombeau. En effet, il n’y eut bientôt plus d’espoir. Elle fit alors appeler Gertrude qui gouvernait la communauté depuis la mort de Déotile, et ayant assemblé toutes les religieuses : « Mes chères filles », leur dit-elle, « le terme de ma course est enfin arrivé, et dans peu de temps je serai réunie à mon Créateur. Je m’appuie moins sur mes œuvres que sur les mérites infinis de Jésus- Christ, aussi quitté-je la terre avec une joie inexprimable, car l’épouse peut- elle appréhender de revoir son Bien-Aimé ? Mais vous, mes chères filles, qui êtes condamnées à gémir encore dans l’exil et à combattre l’ennemi du salut, prenez confiance en Celui que vous avez choisi pour votre partage. Que la charité, ce lien de toute perfection, règne dans vos cœurs et dirige vos actions, qu’elle vous fasse observer avec exactitude la sainte Règle que vous avez embrassée, elle vous rendra doux et facile le joug du Seigneur. Dieu, dans ce moment, me fait entrevoir qu’un jour viendra où les filles qui ont habité ce monastère seront soumises à de cruelles épreuves. Des Barbares porteront partout le fer et le feu ; ils incendieront cette maison, et les vierges qui l’habiteront seront forcées de chercher un asile dans la terre étrangère de l’exil. Mais qu’elles aient confiance, la vertu s’épure dans l’adversité, Dieu sera avec elles, et leur patience trouvera sa récompense dans la céleste patrie ».


Ces saintes filles ne répondirent à ce discours que par des larmes ; elles comprenaient dans toute son étendue la perte qu’elles allaient faire, et leur douleur ne céda qu’à la pensée d’avoir dans le ciel une protectrice de plus.


Mais tout à coup le visage de Berthe paraît resplendissant de joie, ses yeux, tout à l’heure abattus par la souffrance, brillent d’un éclat inaccoutumé; elle aperçoit son ange gardien auprès d’elle, et il tient entre ses mains une croix lumineuse comme le soleil. La vue de cette croix fait comprendre à la Sainte que, ayant toujours souffert avec résignation pendant toute sa vie, l’heure d’échanger l’instrument du supplice pour une couronne de gloire est enfin arrivée pour elle. Mon Dieu ! que vous êtes libéral envers vos amis, et de quels torrents de suaves délices ne les comblez-vous pas ! Vous adoucissez pour eux les amertumes de la mort, et leur donnez un avant-goût des douceurs célestes ! Berthe, dont les oreilles allaient se fermer pour toujours aux discours de la terre, entendit, ainsi que toutes ses filles, une mélodie harmonieuse accompagner ces mots prononcés par les anges : « Venez, ma bien-aimée, venez ! » Aurait-elle pu désirer de vivre encore après avoir entendu ce céleste concert? Oh non! aussi son âme s’exhale comme un doux parfum, et va recevoir, au milieu des chœurs des anges qui la transportent au ciel, la récompense due à ses vertus héroïques.


Ce fut le 4 juillet 723 que cette nouvelle habitante de la céleste Jérusalem rendit son âme à son Créateur, à l’âge de soixante-dix-neuf ans. Saint Erkembode, qui avait succédé à Ravenger sur le siège de Thérouanne, présida les funérailles auxquelles assistaient un grand nombre d’évêques et un concours immense de peuple. Sainte Berthe fut inhumée dans l’église abbatiale, et Dieu confirma la sainteté de sa servante par le grand nombre de miracles qui s’opérèrent à son tombeau.


On trouve sainte Berthe représentée : 1° avec une église sur la main, parce qu’elle est fondatrice de monastère; 2° tenant la crosse abbatiale, symbole de sa dignité ; 3° en compagnie de ses deux filles Gertrude et Déotile qui prirent le voile en même temps qu’elle; 4° devant l’autel, avec une de ses deux filles. Un seigneur ayant formé le projet d’enlever celle-ci de son monastère, Berthe conduisit cette enfant au pied de l’autel en disant au prétendant qu’il avait Dieu pour rival et qu’il passât outre s’il l’osait ; 5° traçant avec sa quenouille une petite rigole au pied d’une source, et retournant à son monastère suivie par un ruisseau qui va désaltérer ses sœurs qui manquent d’eau.


 

 CULTE ET RELIQUES. — ABBAYE DE BLANGY.


L’abbaye de Blangy, fondée en 682 par sainte Berthe, continua, après sa mort, de se distinguer par une grande régularité. Vers la fin du ixe siècle, elle donna une hospitalité généreuse aux religieux de Fontenelle, obligés de fuir devant les Normands. Puis, forcées elles-mêmes de se dérober par la fuite à la fureur de ces terribles hommes du nord, les religieuses de Blangy se retirèrent en Allemagne, où elles reçurent à leur tour l’hospitalité dans l’abbaye d’Herasten. Elles avaient emporté avec elles le plus précieux de leurs trésors, les reliques de sainte Berthe et de ses filles, et ces reliques avaient été glorifiées tout le long de la route par une suite non interrompue de miracles. Cependant les Normands détruisirent l’abbaye et les églises, et pendant un siècle cette demeure angélique fut transformée en désert. Au commencement du xie siècle, quelques prêtres vinrent se fixer à Blangy ; deux d’entre eux, Albin et Ebroïn, se rendirent en Allemagne, en 1031, et rapportèrent les corps de sainte Berthe et de ses filles. En 1032, Roger, comte de Saint-Pol, fit venir des religieux de l’abbaye de Fécamp, lesquels, joints aux ecclésiastiques dont nous venons de parler, formèrent une communauté d’hommes qui commença à mener une vie sainte selon la Règle de Saint-Benoit. Celte abbaye de l’Ordre de Saint-Benoît exista jusqu’en 1791.


Vers le milieu du XVIe siècle, les religieux furent obligés de porter les reliques de sainte Berthe et de ses filles à Saint-Omer, par crainte des soldats espagnols qui, en 1550, détruisirent de fond en comble les villes de Thérouanne et d’Hesdin. A Saint-Omer, les reliques passèrent en diverses mains, et furent retrouvées miraculeusement par une pieuse femme, qui en avertit l’abbé de Saint-Jean du Mont. Après avoir procédé, avec l’abbé de Blangy, à l’examen des ossements que contenait la châsse, et constaté leur authenticité, les précieuses reliques furent transportées processionnellement à Blangy. En 1606, Baudouin Lallemand, abbé de Blangy, fit placer les reliques dans une nouvelle châsse, en présence de Claude Dormy, évêque de Boulogne. En 1791, la châsse fut transportée de l'église du monastère à celle de la paroisse. Elle fut placée dans une niche pratiquée derrière le maître-autel.


Le 20 vendémiaire, an III de la République, l’administrateur du district de Montreuil, Prévost- Lebas, vint à Blangy à la tête d’une escouade de gendarmes, pour enlever la châsse et livrer les reliques aux flammes ; mais la nuit qui précédait le départ des reliques pour Montreuil, elles furent sauvées, au péril de leur vie, par le dévouement héroïque de trois habitants de Blangy, Barbier, Gilles-Joseph Desmous et Hannedouche, femme Terrier, qui allèrent les cacher entre le plancher et le plafond de l’une des salles de l’abbaye. C’est là qu’elles furent retrouvées plus tard. Enfin, elle furent transportées dans l'église paroissiale de Blangy, où elles sont maintenant encore, et placées au-dessus du maître-autel où, par une ordonnance de Mgr de la Tour d’Auvergne, évêque d’Arras, en date du 6 août 1803, on les expose chaque année, depuis le 4 juin jusqu’au 12 juillet, à la vénération des fidèles. Quelques reliques de la Sainte ont été détachées du trésor de Blangy, par Mgr de la Tour d’Auvergne, en faveur de plusieurs églises du diocèse d’Amiens.


Légendaire de Morinie, par l’abbé Van Drival, — Cf. Vies des Saints des diocèses de Cambrai et d'Arras, par l'abbé Destombes; Vie de sainte Berthe, par Pierre Bion, des Pères de la Miséricorde.

 




 

LE BIENHEUREUX PIERRE DE LUXEMBOURG,

CARDINAL, ÉVÉOUE DE METZ

1369-1387. — Papes : Urbain V; Urbain VI. — Empereurs d’Allemagne : Charles IV; Wenceslas.

 

"Qui pourrait assez admirer le bienheureux Pierre de Luxembourg ? A l'âge de dix ans il exerce toutes les fonctions d’un archidiacre accompli ; à l’âge de seize ans, il remplit tous les devoirs d'un évêque très-zélé ; à l’âge de dix-sept ans, il possède toutes les vertus d’un cardinal très-parfait."

Durand, Caractères des Saints.

 

La maison de Luxembourg est une des plus illustres de l’Europe, puisqu’elle a donné des rois à la Hongrie et à la Bohême, cinq empereurs à l’Allemagne, et une reine à la France, Bonne de Luxembourg, première femme du roi Jean II et mère de Charles V, dit le Sage. Elle a reçu encore un grand surcroît de gloire, lorsqu’elle est devenue comme la tige de nos rois de Bourbon, par le mariage de François de Bourbon, duc de Vendôme, bisaïeul d’Henri le Grand, avec Marie de Luxembourg, fille de Pierre, comte de Saint-Pol. Mais il faut avouer que tout cela ne peut égaler la gloire qu’elle a reçue par la naissance de son illustre prince, notre bienheureux Pierre de Luxembourg ; si cette noble race paraît éteinte du côté des mâles dès l’année 1616, elle demeure immortelle en ce saint personnage, qui en éternise la mémoire au ciel et sur la terre par ses mérites et ses incomparables vertus.


Il vint au monde le 20 juillet 1369, en la ville de Ligny-en-Barrois, au diocèse de Verdun. Son père fut Guy de Luxembourg, comte de Ligny, seigneur de Roussy ; et sa mère Mahault, autrement dite Mathilde de Châtillon, comtesse de Saint-Pol, issue des anciens comtes de Champagne. Cette vertueuse princesse conçut d’abord un amour si tendre pour ce fils, qu’elle ne voulut jamais permettre qu’il fût nourri d’un autre lait que du sien, afin de pouvoir répandre dans son cœur avec le lait les semences de la véritable piété. A l’âge de trois ans il perdit son vertueux père, et un an plus tard sa mère descendait au tombeau et le laissait ainsi orphelin presque en naissant. Il fut alors mis sous la conduite de Jeanne, comtesse d’Orgières, sa tante. C’était une dame qui faisait profession d’une très-haute vertu, et qui ne manqua pas d’élever ce cher neveu dans toutes les pratiques du christianisme ; elle lui donna aussi de bons précepteurs pour lui faire apprendre les éléments des lettres humaines ; mais à condition que l’unique fin de ses études fût de plaire à Dieu, et de le rendre capable de le servir plus parfaitement.


Aussi ses mœurs incorruptibles et toujours accompagnées d’humilité et de modestie, lui attirèrent bientôt l’admiration de tout le monde ; on ne voyait rien de puéril en ses discours ni en ses manières; sa dévotion ne le rendit point incommode dans les compagnies : il savait tempérer sa gravité par une affabilité charmante ; il ne laissait pas de répandre en toute occasion une suave odeur de sainteté ; il était facile de juger qu’il serait un jour une excellente lumière de l’Évangile, une ferme colonne de l’Église et un ornement de grand éclat dans l’édifice de Jésus-Christ. A l’âge de six ans il voua à Dieu sa virginité, et la fit vouer à Jeanne de Luxembourg, sa sœur aînée, qui avait douze ans, afin qu’elle ne fût pas moins sa sœur par la ressemblance de la pureté virginale que par la participation d’un même sang. Ayant appris que ses ancêtres s’étaient particulièrement distingués par la charité envers les pauvres, il voulut aussi lui-même en faire sa vertu principale, et il n’oublia rien pour en exercer les œuvres.


A l’âge de dix ans on l’envoya faire ses études à Paris, où, en peu d’années, il fit de grands progrès, tant dans les humanités que dans la philosophie et dans le droit canon, qu’il apprit parfaitement. II fut néanmoins interrompu dans son cours par un accident fâcheux : la captivité de Valeran, son frère aîné, devenu comte de Saint-Pol, qui fut fait prisonnier de guerre par les Anglais dans un combat entre les troupes du roi de France et celles du roi d’Angleterre. Le bienheureux Pierre n’eut pas plus tôt appris cette nouvelle, qu’il quitta tout pour se rendre à Calais, où il convint avec les ennemis de demeurer chez eux en otage pendant que son frère viendrait lui-même rassembler la somme qu’ils lui demandaient pour sa rançon. Cette affaire dura neuf mois, pendant lesquels le saint jeune homme gagna tellement le cœur des Anglais, qu’ils lui donnèrent la liberté d’aller où il voudrait sur sa parole. Le roi d’Angleterre le pria même plusieurs fois, par des lettres très-obligeantes, de le venir trouver à Londres, où il l’assurait qu’il serait le bienvenu.

Mais le comte de Saint-Pol étant enfin revenu avec la somme qui devait leur rendre la liberté, notre Saint fit céder sa curiosité à ses obligations et  reprit le chemin de Paris, pour y achever ses études ; il se remit à ses exercices de piété avec plus de ferveur que jamais, et les accompagna de nouvelles mortifications, affligeant son corps par des jeûnes, des veilles, des disciplines et d’autres austérités qu’il pratiquait avec un courage invincible. Ce fut alors qu’il lia une étroite amitié avec Philippe de Maizières, ancien chancelier des royaumes de Chypre et de Jérusalem, qui, ayant reconnu par mille expériences la vanité des grandeurs et des plaisirs de ce monde, s’était retiré chez les Célestins de Paris, où, sous un habit séculier, il menait une vie pénitente et religieuse. Cet excellent homme modéra un peu l’ardeur avec laquelle notre bienheureux écolier se portait aux austérités corporelles ; mais en même temps il lui servit beaucoup pour profiter dans la vie de l’esprit, pour s’avancer dans la pratique de l’oraison, et pour se rendre la présence de Dieu et l’entretien humble et amoureux avec lui, familiers et presque continuels.


D’autre part, le comte de Saint-Pol, son frère, qui fut depuis connétable de France, craignant que cette pieuse assiduité dans le couvent des Cèlestins ne le dérobât tout à fait au siècle et à sa famille, en l’engageant dans la vie monastique, lui procura un canonicat dans l’église cathédrale de Paris, en attendant que son âge permît de lui ménager une dignité ecclésiastique plus considérable. Le Saint accepta ce bénéfice avec respect, comme un honneur dont il s’estimait indigne, et il s’y comporta avec tant d’humilité, qu’un jour le clerc qui devait porter la croix à une procession ayant, par orgueil, refusé de le faire, il la prit avec une joie et une ardeur incroyables, et la porta effectivement d’une manière si modeste, qu’il attira sur lui l’estime et l’admiration de tous les Parisiens; il semblait, en le voyant, qu’on vît un ange sous forme humaine, et il sortait de ses yeux et de tout son visage des étincelles d’un feu céleste, qui faisait assez paraître que son cœur était tout rempli et tout possédé du divin amour. Sa sainteté et l’illustration de sa famille portèrent plusieurs prélats à l’attacher à leur Eglise par quelque dignité. C’est ainsi qu’il fut nommé successivement archidiacre de Dreux, au diocèse de Chartres, et de Bruxelles, dans l’ancien diocèse de Cambrai. L’antipape Clément VII, qui était reconnu pour vrai Pape en France, où il avait établi son siège dans la ville d’Avignon, étant informé de son éminente sainteté, et désirant d’ailleurs avoir de grands hommes de son côté pour autoriser son parti, ne fit pas difficulté de le créer évêque de Metz, quoiqu’il n’eût encore que seize ans. Notre saint Chanoine fît ce qu’il put pour se défendre d’une charge qu’il croyait excéder ses forces et devoir même donner de l’épouvante aux Anges, comme parle saint Bernard. Se croyant néanmoins obligé d’obéir à celui que sa bonne foi lui faisait reconnaître pour chef de tous les fidèles, il baissa la tête sous le joug et soumit ses épaules à la pesanteur de ce fardeau.


Il vint donc dans son diocèse et fit son entrée publique à Metz, non pas avec la majesté d’un prince ni avec le faste et la pompe d’un grand seigneur, mais les pieds nus, monté seulement sur un âne, comme un humble disciple de Jésus-Christ. Ayant pris possession de la dignité épiscopale, il s’appliqua généreusement à en remplir tous les devoirs, et Dieu lui donnant dans un âge si peu avancé la sagesse et la maturité d’un vieillard, il travailla par tout son diocèse avec un merveilleux succès à affermir la foi, à désarmer le vice et à mettre en vigueur les plus saintes lois du christianisme. Sa charité parut alors dans tout son éclat : car, étant persuadé que les revenus des évêques et des bénéficiers sont les biens de l’Église et des pauvres, il divisa les siens en trois parties égales, destina la première à réparer des  temples ruinés et à en bâtir de nouveaux, et ensuite à leur fournir les vases et les ornements nécessaires pour la célébration des divins Mystères ; consacra la seconde à l’entretien des pauvres, des veuves et des orphelins, et ne prit pour lui et pour toute sa famille que la troisième, dont il retranchait même assez souvent quelque chose pour augmenter la portion des nécessiteux et de tous ceux qu’il voyait dans la misère.


Quelques villes se révoltèrent contre lui, et se choisirent de nouveaux magistrats sans sa participation, ce qui était attaquer un droit dont ses prédécesseurs avaient toujours joui. Le comte de Saint-Pol, son frère, n’en eut pas plus tôt été averti, qu’il s’avança avec des troupes pour faire rentrer les rebelles dans le devoir. Le saint Évêque fut extrêmement mortifié de cet accident, et avec son patrimoine il dédommagea même les rebelles des pertes qu’ils avaient essuyées. Une telle charité lui gagna tous les cœurs.


Le soin infatigable qu’il avait de son troupeau ne lui fit pas oublier sa propre sanctification. Il avait une conscience si délicate, que l’ombre même du péché lui faisait peur, selon le témoignage de ceux à qui il a été obligé de découvrir les plus secrets replis de son cœur ; il a conservé son innocence baptismale jusqu’à la mort, et ne s’est jamais souillé d’aucun péché mortel. Cependant, il ne laissait pas de se confesser fort souvent avec la même componction que s’il eût été un très-grand pécheur ; et, avant d’approcher du saint tribunal, il expiait ses fautes, qui n’étaient ordinairement que de légères imperfections, par les larmes de ses yeux, par la contrition de son âme et par la rigueur de la pénitence. Un jour qu’il était en chemin pour ses visites, ayant ressenti un mouvement de la chair un peu violent, et craignant d’avoir eu de la lâcheté à le combattre, il en voulut porter la peine sur-le-champ, et, se trouvant auprès d’un bois dont l’épaisseur pouvait le cacher aux yeux des hommes, il entra dedans, et s’y donna une si rude discipline, que son corps en fut tout déchiré : ce qui lui ôta tous les sentiments de plaisir que la jeunesse et le bouillonnement du sang lui avaient causés.


Cependant, le bruit d’une vie si remplie de merveilles continuant de se répandre de tous côtés, Clément VII voulut l’avoir à sa cour pour le combler de nouveaux honneurs. Ce ne fut qu’avec répugnance que le bienheureux Pierre quitta son diocèse pour se rendre à Avignon, auprès de lui ; mais, le tenant pour le Pape légitime, comme on le tenait en France, en Espagne et en d’autres lieux, il se crut encore obligé de se soumettre à ses ordres. Dès qu’il fut arrivé, Sa Sainteté le créa cardinal du titre de Saint- Georges au voile d’or, dans la pensée qu’un astre si éclatant et si bienfaisant devait être placé dans un endroit de l’Eglise qui fût à la vue de tous les fidèles, afin qu’ils en pussent recevoir les lumières et ressentir les favorables influences. Pierre demeura tout confus d’un honneur dont il s'estimait indigne, et que tout autre motif que l’obéissance n’aurait jamais été capable de lui faire accepter. Aussi, appréhendant que la pompe et les délicatesses de la cour d’Avignon ne lui inspirassent de la vanité et de la mollesse, il redoubla ses veilles, ses prières, ses jeûnes et ses autres mortifications; aux jours de jeûnes commandés par l’Église, il se contentait de pain et d’eau ; il jeûnait encore très-rigoureusement pendant tout l’Avent, et le lundi, le vendredi et le samedi de chaque semaine ; l’usage du cilice, de la haire et de la discipline lui était aussi très-ordinaire ; enfin, il se réduisit à un genre de vie si austère, que ceux qui en étaient informés s’étonnaient qu’il pût subsister avec une si grande rigueur. Clément étant averti que, s’il n’y mettait ordre, il perdrait bientôt cet excellent sujet qu’il venait d’élever, et qui pouvait  être dans la suite si utile à l’Église, l’envoya chercher pour lui en faire la remontrance. Lorsque ce bienheureux pénitent entra, il parut au Pape, ainsi qu’au cardinal de Cambrai qui s’entretenait avec lui, tout rayonnant et tout environné de lumière. Clément ayant congédié ce cardinal, dit à Pierre : « Je suis heureux de voir qu’il y a encore dans l’Église des saints personnages qui éclairent les fidèles des pures lumières de leur intérieur, en cassant pour ainsi dire, par la mortification et la pénitence, les vases fragiles de leurs corps ; quant à vous, vous m’honorez par la sainteté qui reluit en toutes vos actions : car tout le monde, en vous voyant, applaudit au choix que j’ai fait en vous nommant cardinal. Cependant je ne puis approuver la grande rigueur et la sévérité inexorable que vous exercez contre vous-même, dans le rang où la divine Providence vous a élevé ! vous devez vivre moins pour vous que pour les âmes rachetées au prix infini du sang de Jésus-Christ ; vous devez vous conserver pour elles, au lieu de vous suicider par des austérités indiscrètes; je vous exhorte donc et même je vous commande d’apporter de la modération à cette sévérité, de traiter désormais votre corps, non pas comme un ennemi, mais comme un fidèle compagnon de vos travaux, de peur de vous rendre homicide de vous-même et coupable devant Dieu en lui donnant plus de charge qu’il n’en pouvait porter ». L’humble Pierre, confus de ces paroles, répondit modestement qu’il n’était qu’un serviteur inutile, et promit néanmoins de faire ce que Sa Sainteté ordonnait; ensuite il se jeta à ses pieds pour recevoir sa bénédiction. Clément l’embrassa comme son frère par la dignité épiscopale, et comme son fils à cause de sa jeunesse et de sa qualité d’ouaille de Jésus-Christ ; mais il fut bien surpris, en l’embrassant, de sentir une odeur excellente qui s’exhalait de toute sa personne. Il crut d’abord qu’on avait parfumé ses habits ; mais, s’étant informé si cela était, il apprit que, bien loin de porter des habits parfumés, il ne souffrait pas même qu’aucun des siens se servît d’odeurs pour se rendre plus agréable ; ainsi, il reconnut que celle qu’il avait sentie en l’embrassant était une odeur surnaturelle qui venait de la pureté de son âme, laquelle rejaillissait sur son corps : il l’assura depuis à un cardinal, qui était surpris lui-même de ce que le bienheureux Pierre sentait toujours si bon, et qu’on ne pouvait approcher de lui sans en être parfumé.


S’il avait eu tant de charité pour les pauvres avant son épiscopat et durant son séjour en son diocèse, il semble qu’il ait voulu pratiquer cette vertu, au suprême degré, depuis qu’il se vit promu au cardinalat. En effet, ne se contentant pas d’avoir destiné, par un vœu exprès, la troisième partie de ses revenus au soulagement des membres souffrants de Jésus-Christ, ni d’en avoir appliqué un autre tiers à la réparation des églises, il se dérobait encore à lui-même et aux commodités de sa maison, presque tout le reste qu’il avait réservé pour son usage, afin de le répandre sur les nécessités de son prochain ; et, comme il savait ce que Notre-Seigneur prescrit dans l’Évangile, de faire ses aumônes en secret autant qu’il est possible, il se déguisait quelquefois pour aller jeter aux pauvres, par leurs fenêtres, ce que sa miséricorde lui inspirait de leur donner. Celui qui avait le soin de sa dépense, voyant que ces libéralités excessives lui faisaient quelquefois manquer du nécessaire pour le vivre et pour le vêtir, prit la liberté de lui en témoigner son sentiment et de lui dire qu’à la vérité c’était une chose fort louable de subvenir aux besoins des pauvres, mais, qu’après tout, il fallait, en cela, éviter l’excès et ne pas s’ôter le pain à soi-même pour le donner à ceux qui en pouvaient avoir ailleurs. Mais le bienheureux Pierre, à qui cette  prudence de la chair était inconnue, lui répondit sans s’émouvoir : « Que sa maison ne manquerait jamais de rien, pourvu qu’elle établît son trésor dans le ciel, et que c’était de là uniquement qu’elle devait attendre ses besoins et son abondance ». Aussi, malgré cette remontrance, il demeura toujours ferme dans ses charitables pratiques. Il avait cette sainte coutume, quand il sortait, de faire donner l’aumône à tous les mendiants qui se montraient à sa porte. Un jour, voyant un de ses gens traiter un peu rudement quelqu’un de ces malheureux, il l’en reprit fortement, et, depuis ce temps- là, il faisait la charité lui-même sans s’en reposer sur personne. Une autre fois, allant par la ville, un pauvre s’adressa à lui-même, et, lui exposant sa misère et sa faim, le supplia, au nom de Dieu, de lui faire la charité. Il n’avait alors aucun argent ; mais, ne pouvant éconduire un membre de son Sauveur, il envoya sur-le-champ vendre l’anneau de son doigt : ce qui servit à soulager cet infortuné et beaucoup d’autres qui se présentèrent ensuite.


Si son amour pour les pauvres était si ardent, celui qu’il avait pour la pauvreté n’était pas moindre ; bien qu’il fût né dans l’éclat d’une maison illustre et opulente, et que son rang dans l’Église l’obligeât à vivre au milieu des splendeurs d’une cour, il n’avait néanmoins jamais qu’un seul habit, et ne le quittait point pour en prendre un autre qu’il ne fût tout à fait usé. Sa table était extrêmement frugale, ses meubles communs, et son épargne était si vide, qu’après sa mort on ne lui trouva en tout que vingt sous dans ses coffres, les mains des pauvres ayant porté le reste de ses trésors dans le ciel. Il étendit ce zèle de la pauvreté jusqu’aux cérémonies de la sépulture : il la choisit dans le cimetière des pauvres, et ordonna que son corps ne fût couvert que d’un drap d’une grosse toile, marqué dessus d’une croix rouge, et qu’on n’y portât que trois cierges allumés, deux à la tête et un aux pieds, pour honorer la très-sainte Trinité.


Il ne faut point douter qu’un homme d’une si haute perfection n’aimât beaucoup l’oraison mentale, et qu’il n’y passât ses heures les plus précieuses du jour et de la nuit. On ne peut dire les grâces extraordinaires qu’il a reçues en particulier dans cet exercice, parce que son humilité les lui a fait tenir sous le secret; mais Notre-Seigneur nous en a voulu donner quelques échantillons par deux ravissements qui lui arrivèrent en public à la suite d’une forte application au mystère de la Passion et des plaies du Sauveur. Un jour qu’il se rendait de son palais à l’église de Saint-Pierre d’Avignon, Notre-Seigneur, l’ayant environné d’une grande clarté, lui apparut sur la croix et le remplit d’une ardeur et d’une onction merveilleuse; son cœur se fondant de dévotion, il tomba en défaillance entre les mains de ceux qui l’accompagnaient; on fut obligé de le porter dans la maison la plus proche, que l’on croit avoir été l’hôpital de Saint-Antoine, où il fut une demi-heure en extase. L’autre extase lui arriva à Neufchâtel, près d’Avignon, à la suite de Clément : se trouvant subitement couvert de lumière et consolé de la présence de Notre-Seigneur, qui eut encore la bonté de le visiter, il se mit à genoux au milieu de la boue pour l’adorer, et y demeura longtemps tout ravi, sans que ses habits fussent aucunement salis.


Il était à souhaiter qu’une vie si adorable continuât longtemps à éclairer et à édifier les fidèles; mais Dieu, qui avait avancé la sainteté de son serviteur en lui donnant, avant dix-huit ans, ce que les plus grands Saints ont eu de la peine à acquérir en soixante ans, voulut aussi avancer sa couronne. Ainsi, dix mois après sa promotion au cardinalat, il fut saisi d’une fièvre que l’on attribua d’abord à ses pénitences, mais que les médecins  jugèrent bientôt être dangereuse et mortelle. Ils lui conseillèrent de changer d’air et de se faire porter à Villeneuve, sur les terres de France, au-delà du pont d’Avignon; il y consentit très-volontiers, non pas qu’il désirât la santé, mais pour s’éloigner davantage des troubles et des tempêtes de la cour, dont l’air lui était insupportable. On l’obligea aussi aux bains, qu’il ne refusa pas, parce qu’il était tellement mort à sa volonté, qu’il se laissait conduire aveuglément en toutes choses. Et depuis, l’eau où on l’avait baigné servit à la guérison de beaucoup de malades. Quelque grande que fût sa maladie, il ne laissait pas de réciter tout son office, ou, si la violence du mal et son extrême faiblesse l’empêchaient de prononcer les mots, il le faisait réciter en sa présence, afin qu’en l’entendant, il eût un nouveau secours pour s’élever à Dieu et pour produire des actes des plus excellentes vertus; et l’on remarquait que pendant que sa langue, toute brûlante des ardeurs de la fièvre, demeurait sans parole, son cœur, encore plus embrasé des flammes du divin amour, poussait des soupirs continuels vers le ciel, où était tout son bonheur et toute son espérance. Il communiait aussi tous les jours, et se confessait deux fois le jour, le matin et le soir, afin de recevoir avec plus d’abondance la grâce de la pureté intérieure. Son mal s’étant augmenté et ne laissant plus aucune espérance de guérison, il reçut le saint Sacrement en Viatique, ce qu’il fit avec une ferveur et une dévotion dignes de sa piété. Puis, ayant aperçu un de ses frères, nommé André, qui fut depuis évêque de Cambrai, il lui donna des instructions très-salutaires pour sa conduite, et, lui recommandant leur bien-aimée sœur, Jeanne de Luxembourg, il le pria de lui remettre un petit Traité de la perfection qu’il avait composé en sa faveur. C’est cette sœur à qui il avait fait faire vœu de virginité à l’âge de douze ans, et qui mena toujours une vie très- exemplaire et très-sainte.


Notre saint cardinal fit encore, dans ses derniers moments, un acte bien surprenant d’humilité et de pénitence; ayant fait venir tous ses domestiques devant lui, il leur demanda pardon de ne les avoir pas toujours édifiés et de les avoir traités comme ses serviteurs et non pas comme ses frères, quoiqu’ils fussent en vérité ses frères, puisqu’ils étaient les enfants de Dieu et les membres de Jésus-Christ, et il les obligea absolument de lui frapper les épaules avec sa discipline. Il est aisé de juger qu’ils s’en défendirent autant qu’il leur fut possible; mais ils ne purent refuser ce châtiment à ses prières et à ses larmes, d’autant plus qu’il leur avait fait promettre auparavant qu’ils feraient ce qu’il leur demanderait. Ensuite, il leur donna le baiser de paix et sa bénédiction, et, peu de temps après, ayant l’esprit élevé en Dieu, et le cœur tout brûlant de le posséder, il lui rendit sa belle âme, qui n’avait pas été dix-huit ans dans son chaste corps, le 2 juillet 1387.


Clément VII, informé de cette mort, se transporta aussitôt à Villeneuve, pour honorer ce grand serviteur de Dieu. Ainsi il fut témoin lui-même de la beauté extraordinaire qui paraissait sur son visage et de l’odeur merveilleuse qui sortait de ses membres, laquelle surpassait toute la douceur des parfums de la terre : ce qui lui fît dire beaucoup de choses à la louange du saint défunt. S’il faut en croire quelques auteurs, pendant qu'il le regardait fixement, le bienheureux cardinal lui lança un regard qui le remplit d'étonnement et d’effroi et l’obligea de se retirer la nuit suivante dans la Chartreuse de Villeneuve, où il la passa en prière; c’était peut-être pour l’avertir que, reconnaissant alors la vérité de son schisme, qu’il n’avait pas connue pendant qu’il était sur la terre, il n’avait plus pour lui la vénération  qu’il avait eue jusqu’à sa mort, et pour l’exhorter à mettre fin à la division et à rendre la paix à l’Église. Quoi qu’il en soit, Clément, sachant qu’il avait ordonné, par son testament, de l’enterrer au cimetière de Saint-Michel d’Avignon, s’il mourait dans le comtat, et au cimetière des Saints-Innocents, à Paris, s’il mourait hors du comtat, fit transférer son corps à Avignon, où on l’inhuma dans le lieu qu’il avait choisi pour sa sépulture.


On représente le bienheureux Pierre de Luxembourg : 1° en prières, vêtu de ses habits pontificaux; 2“ couronné par un ange : à côté de lui se voient les insignes du cardinalat; 3° pieds nus et monté sur un âne, faisant son entrée dans sa ville épiscopale; 4° voyant Jésus crucifié qui lui apparaît pour le récompenser de son esprit de dépouillement qu’il poussait au plus haut degré; 5° près du pont d’Avignon, comme patron de cette ville; 6° on gardait dans la collégiale de Notre-Dame d’Autun un tableau qui le représentait en extase, et au bas duquel on lisait ces mots qu’il répétait souvent : « Méprisez le monde, méprisez-vous vous-même, réjouissez-vous dans le mépris de vous-même, mais prenez garde de mépriser qui que ce soit ».

 

CULTE ET RELIQUES.

Les miracles que fit notre Saint avant qu’on le mît en terre et depuis qu’il fut dans le tombeau sont si illustres et en si grand nombre, qu’il y a peu de bienheureux dont Dieu ait déclaré la sainteté d’une manière plus authentique ; on compte même jusqu’à quarante morts qui furent ressuscités par son intercession. C’est ce qui fit que bientôt après on éleva une chapelle au-dessus de son sépulcre, et qu’ensuite on bâtit au même lieu l’église et le couvent des Célestins d’Avignon ; c’est dans l’église de ces religieux que se gardait le corps du Bienheureux, enchâssé sous un magnifique mausolée. La ville d’Avignon le prit pour patron en 1432, à l’occasion d’un prodige éclatant arrivé à son tombeau, le 5 juillet, jour de son enterrement et auquel on a depuis célébré sa fête. Elle portait en procession, sous un baldaquin, son précieux chef.


Dans cette fête, le pape Clément VII autorisa la récitation de son office, qui est celui d’un confesseur non pontife. On en faisait mémoire à Roubaix, avant la Révolution, dans la chapelle de Sainte Elisabeth, bâtie par les parents du Bienheureux. La chapelle actuelle de Saint Druon, à Carvin Epinoy, chef-lieu de canton à vingt-six kilomètres N. E. d’Arras, fut dédiée à saint Druon et au bienheureux Pierre de Luxembourg. Le chapelain était à la nomination de l’abbé du monastère de Saint-Pierre de Gand. Ce bénéfice avait été créé et fondé par le prince de Melun Epinoy, époux de Yolande de Luxembourg, dame de Roubaix, Cysoing, etc.


Ses précieuses reliques se conservent encore aujourd’hui à Avignon, dans l’église de Saint- Didier.


Nous lisons dans une monographie du bienheureux Pierre de Luxembourg, qui porte la date de 1710 : « La ville d'Avignon n’est pas la seule qui honore le saint Cardinal et qui implore son intercession dans ses besoins. Il n’y a point de monastère de Célestins où il ne soit invoqué du peuple, et leur église de Paris voit tous les jours des malades qui viennent lui adresser leur prière et demander à toucher son manteau. Il est de couleur de rose sèche, tel que les cardinaux en portent le troisième dimanche de l’Avent et le quatrième de Carême. Dieu, qui a renouvelé au tombeau de ce bienheureux enfant les miracles qui se sont faits à ceux des plus grands Saints, renouvelle à Paris, par l’attouchement de son manteau, ceux qui se faisaient autrefois par les mouchoirs de saint Paul, par l’ombre de saint Pierre et par la frange de la robe de Jésus-Christ ».


On montre encore à Ligny, parmi les ruines de l’ancien château féodal de Luxembourg, la chambre où naquit notre Bienheureux. C’est une pièce carrée, voûtée en arc-de-cloitre, éclairée par deux croisées dont les embrasures sont côtoyées de bancs en pierre, et sur la voûte de laquelle on lit le millésime de 1191. Cette salle sert encore de nos jours à renfermer des malfaiteurs, des vagabonds, des condamnés : On l’appelle Chambre Saint-Pierre. Il est à regretter qu’un appartement, illustre jadis par une si glorieuse naissance, n’ait qu’une destination aussi profane. La tour, dite de Luxembourg, attenante à la chambre, formait jadis l’angle nord du château de Ligny. Elle fut construite en 1191, et était une de celles qui défendaient la porte orientale de ce château; sa collatérale, qui portait le nom de Tour des Canons, fut démolie en 1747. Elle présente une hauteur de vingt-deux mètres, sur un diamètre d’environ sept mètres.


La ville de Ligny ne possédait des restes du saint Cardinal, qu’un gland de son chapeau. Informée que ses reliques jadis dispersées par suite des guerres et de la Révolution, avaient été heureusement retrouvées par Mgr Debelay, archevêque d’Avignon, elle réclama, par l’organe de son  conseil de fabrique, une part dans ce précieux trésor. Le vénérable prélat accueillit, avec autant de bienveillance que de générosité, des vœux si légitimes, et envoya à la paroisse une relique insigne, dont l’arrivée à Ligny (9 juillet 1854) fut le signal de l’une de ces fêtes religieuses et populaires que la foi seule sait inspirer. Mgr Rossât, évêque de Verdun, se rendit lui-même à Ligny pour présider à sa translation. Mgr Didiot, évêque de Bayeux, alors vicaire général du diocèse de Verdun, fit le panégyrique de notre Bienheureux.

Pour ce qui est des écrits de notre Bienheureux, voici en raccourci ce que nous lisons dans la monographie citée tout à l’heure : « La lecture attentive de ses ouvrages contenus dans un ancien manuscrit des Pères Célestins de Paris, donne lieu de les distinguer en cinq différents écrits.


« Le premier est une instruction que le Saint donne à un pécheur pour lui apprendre comment il doit retourner à Dieu, et ce qu’il doit faire après qu’il se sera réconcilié avec lui pour conserver la grâce qu’il aura reçue ; cet ouvrage est rempli de règles et de maximes très-solides.

« Le second est une apologie de la prière, considérée en tant que moyen d’obtenir la grâce sans laquelle le pécheur ne peut retourner à Dieu par une conversion véritable : l’auteur donne dix règles ou préceptes sur la manière de prier,

« Le troisième est un recueil de maximes courtes et simples, mais solides et utiles, sur la morale. Le Saint les composa pour les peuples de son diocèse, car il les commence par ces mots : Très-chers frères et sœurs.


« Le quatrième est une lettre qu’il adresse à sa sœur Jeanne de Luxembourg : comme elle se sentait ébranlée dans le dessein qu’elle avait pris d’être tout entière à Dieu et de ne s’engager jamais dans le monde, l’auteur la fortifie dans ses premiers projets. Cette lettre rappelle celle que saint Paul adressait aux fidèles séduits par les faux docteurs.

« Le cinquième est une seconde lettre à sa sœur : il y fait l’apologie de la prudence et de la charité, deux vertus essentielles pour résister aux plus fortes tentations du démon"


Acta Sanctorum; Histoire de l’Église catholique, par Mgr Jager; Vies des Saints des diocèses de Cambrai et d’Arras, par l’abbé Destombes ; Histoire du diocèse de Toul, par l'abbé Guillaume ; Godes- card ; Chroniques Barroises.

 

 


 

 

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